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BLICKIROVKA... quand Blick accuse de deepfake pour éviter de reconnaître ses propres erreurs

  • Photo du rédacteur: Ruben Ramchurn
    Ruben Ramchurn
  • il y a 7 minutes
  • 6 min de lecture

Une infographie imparfaite, une information bien réelle, et quelques questions embarrassantes sur la manière dont Blick pratique le journalisme


Il y a une méthode assez simple pour éviter de répondre à une question embarrassante.

On ne nie pas forcément le fait.

On déplace le débat.

On choisit ce qui mérite d’être vu, on pousse le reste hors du cadre, puis on change de terrain quand la contradiction devient trop visible.

C'est l'art soviétique de la maskirovka

Et dans l’affaire qui m’oppose à Blick, le mécanisme est assez spectaculaire.

Aujourd'hui je vous explique la BLICKIROVKA.



1. Le fait qui dérange

Tout commence avec la capture à Gaza d’un haut responsable de l’appareil de sécurité intérieure du Hamas.


Le 1er septembre, Blick reprend l’AFP et raconte les frappes israéliennes, les morts civiles, les enfants tués, les tirs de drones, les affirmations de sources gazaouies selon lesquelles l’opération aurait échoué et même le témoignage d’une jeep tirant "sans distinction".


Mais une information politiquement beaucoup plus gênante n’apparaît pas dans cette version :

une milice palestinienne alliée à Israël aurait participé à l’opération.

Or cette information existe bien dans le fil AFP.


À 16 h 01, plusieurs heures avant l’article Blick, L’Orient Today publie une version créditée AFP indiquant explicitement qu’une source sécuritaire gazaouie affirme que les forces engagées comprenaient une milice alliée à Israël.


Une information qu'on retrouve sur Arab News, aussi source AFP.


Plus tard, une version AFP actualisée précisera même qu'une source sécuritaire à Gaza a confirmé à l'AFP qu'une milice palestinienne participait à l'opération et que les médias israéliens identifiaient cette force comme la milice Abu Shabab.



Information reprise par l'ATS également et qui se trouvera dans plein d'autres articles en français, notamment Swissinfo, RadioLac et un peu toute la presse francophone.



Ce que Blick qualifiera de "phrase totalement inventée", se retrouve dans presque tous les autres médias...


Sur RFi on apprendra même que le chef de la sécurité intérieure du Hamas était l'homme en charge de la lutte contre les milices palestiniennes anti-Hamas et l'info viendrait... de l'AFP. L’article Blick du 1er septembre raconte les frappes israéliennes, les morts civiles, les trois enfants tués, les tirs de drones, les affirmations de sources sécuritaires gazaouies selon lesquelles l’opération aurait échoué et le témoignage d’une femme disant qu’une jeep aurait tiré "sans distinction".

En revanche, cette version ne mentionne pas la participation d’une milice palestinienne anti-Hamas.

Et ça change tout. Bin oui, sans cette mention, on peut faire croire à une lutte d'Israël contre les Palestiniens. Alors qu'avec cette info, ça devient une lutte contre le Hamas menée par des Palestiniens et Israël.

Le narratif change complétement.


Voilà le sujet de départ.

Pas l’IA.

Pas les deepfakes.

Pas les grandes théories sur la désinformation.

Une question très simple :

Pourquoi cette information capitale est omise chez Blick ?


Pour pointer cette incohérence, j'ai publié une infographie sur Facebook que Blick qualifiera de "deepfake".


Infographie publiée sur Facebook le 2 septembre
Infographie publiée sur Facebook le 2 septembre

Suite à quoi le rédacteur en chef de Blick Claude Ansermoz m'annonce qu'il va faire des vérifications et me signale des erreurs de mon côté, erreur que je corrige sur Facebook (vous pouvez voir la correction), tandis que sur Instagram je supprime temporairement la publication puisqu'on ne peut pas y changer une image (ou que je ne sais pas le faire). Depuis ce message du 2 septembre, plus de nouvelle de Blick et même aucun contact... jusqu'au 4 septembre. Vendredi soir, je fais les gros titres de Blick avec une publication que je n'ai pas pensé à sauver, car j'avais franchement mieux à faire de mon vendredi soir. (Si des gens ont des captures, qu'ils me les envoient.) Je l'apprends non pas par Blick, mais par un journaliste d'un média concurrent.


Blick a donc écrit tout un article sur moi, sans me donner de droit de réponse, sans m'interroger sur ma méthode et ce pour m'accuser d'avoir fait un deepfake. Un article qui a dû d'ailleurs prendre un certain à réaliser puisqu'ils y consultent les experts habituels en bien-pensance, pardon, en lutte contre la désinformation. J'ai consulté l'article vers 21h et chose amusante... il semble depuis avoir été mis à jour ensuite sans que la mise à jour soit notée. Puis une dernière mise à jour a été faite à 11h51.

Depuis, l’habillage de l’article a évolué vers un cadrage beaucoup plus général sur les deepfakes en politique, sans que l’accusation centrale disparaisse du corps du texte.




Leur article me désigne personnellement, qualifie le visuel de contenu deepfake, parle de "faux généré artificiellement" et surtout affirme que mon montage aurait attribué à l’AFP une "phrase totalement inventée".




On remarquera le tour de passe-passe.

Le débat initial était :

L’AFP a-t-elle rapporté la participation d’une milice palestinienne ?

Il devient :

Ruben Ramchurn utilise-t-il dangereusement l’intelligence artificielle ?

Le fait dérange ?

Changeons de sujet.

C’est la première couche de fumée.


Deuxième Blickirovka : "phrase totalement inventée"

C’est probablement la formulation la plus extraordinaire de leur article.

Blick écrit que j’aurais attribué à l’AFP une "phrase totalement inventée".

Sauf que le fait qu’elle résume n’est pas inventé.


L’AFP rapporte bien qu’une source à Gaza affirme que les forces comprenaient une milice alliée à Israël.


Et plus tard, la version francophone Keystone-ATS publiée par Swissinfo indique noir sur blanc :

"un groupe armé allié à Israël a participé à l’opération", avec mention de la force Abou Shabab.


Alors de deux choses l’une.

Soit tous ces médias ont mystérieusement inventé la même information.

Soit Blick s’est emballé en m’accusant de l’avoir inventée.

Le problème est que l’article de Blick est précisément consacré à la nécessité de vérifier les informations avant de les diffuser.

La mise en abyme devient presque artistique.


En substance :

BLICK ACCUSE PRESQUE TOUS SES CONCURRENTS D'INVENTER DE L'INFORMATION



Troisième Blickirovka : le mot "deepfake"

Le choix du mot n’est pas innocent.

Un deepfake, au sens du règlement européen sur l’IA, est un contenu image, audio ou vidéo généré ou manipulé par IA, ressemblant à une personne, un objet, un lieu, une entité ou un événement existant et susceptible d’être pris à tort pour authentique.

Mon visuel était une infographie militante avec un énorme titre, deux panneaux comparatifs, une gomme géante, un tampon "EFFACÉ" et un slogan.

Il n’essayait pas de faire croire qu’un journaliste avait prononcé de faux propos.

Il n’imitait pas la voix ou le visage de quelqu’un.

Il ne se présentait pas comme une vidéo authentique.

Il s’agissait d’une illustration.

Imparfaite dans sa première version ? Oui.

Deepfake au sens dramatique auquel renvoie l’article de Blick ? C’est beaucoup plus discutable.

Et pourtant, Blick construit ensuite tout un développement sur les fausses vidéos, les voix clonées, les personnalités auxquelles on prête de faux propos, avant de rattacher mon infographie à ce phénomène.

C’est très commode.

On part d’une erreur de date dans une illustration.

On arrive aux manipulations audiovisuelles capables de tromper des millions de personnes.

L’écran de fumée prend de l’épaisseur.


Blick avance, Blick recule

Puis vient une évolution particulièrement savoureuse.

Dans l’article, le titre accusatoire reste :

"Ruben Ramchurn et l’IA: Anatomie d’une tentative de désinformation contre Blick." 

Mais la page est désormais aussi présentée sous un titre beaucoup plus général :

"Politique et IA: savez-vous débusquer les mensonges?" 

Et sur Facebook, Blick diffuse maintenant l’article sous l’habillage :

"Politique et IA: savez-vous débusquer les deepfakes?"

Plus de "tentative de désinformation contre Blick".

Plus de duel frontal.

Plus de mon nom dans le titre social.

Blick avance.

Blick recule.

Blick change le cadrage.

Mais dans le corps de l’article, la fameuse "phrase totalement inventée" reste bien là.


Blick recule dans l’habillage, mais pas encore dans le texte.


La Blickirovka en trois mouvements


1. SÉLECTIONNER On garde les éléments qui construisent le récit. Les autres disparaissent.

2. DÉTOURNER Quand la sélection est contestée, on ne parle plus de l’AFP : on parle d’IA et de deepfakes.

3. RECONDITIONNER Quand l’accusation devient encombrante, le titre social devient plus général. Mais l’accusation reste dans l’article.


Ce n’est pas nécessairement un grand complot.

C’est plus banal que ça.

C’est de l’édition.

Du choix.

Du cadrage.

Et le cadrage suffit souvent à fabriquer une réalité médiatique très différente sans avoir besoin d’inventer chaque phrase.



La phrase qui résume tout

L’article Blick contient lui-même une formule presque parfaite :

"On préfère l’histoire qui nous plaît à la vérité qui dérange." 

Difficile de mieux dire.

Dans cette affaire, la vérité qui dérange tient en une ligne :

l’information sur la milice existait bien dans l’AFP.

On peut parler pendant des pages de deepfakes, d’IA, de discernement, de politique américaine ou de fausses vidéos.

Cette phrase restera là.


Moi, j’ai corrigé

Ma première infographie contenait des erreurs.

Je les ai corrigées.

Je ne prétends pas qu’une erreur cesse d’exister parce qu’elle est gênante.

J’attends simplement la même chose d’un média qui consacre un article entier à donner des leçons de vérification.

Blick affirme toujours que l’information était "totalement inventée".

Les sources AFP disent le contraire.

Alors la question est simple :

qui va corriger maintenant ?


Conclusion

La Blickirovka ne consiste pas nécessairement à inventer un monde parallèle.

C’est beaucoup plus fin.

On choisit la partie de la réalité qui arrange le récit.

On transforme ensuite la contestation en autre chose.

Puis on déplace encore le cadre lorsque le premier devient inconfortable.

Blick avance.Blick recule.Blick change le titre.Blick change le sujet.

Mais au milieu de toute cette fumée, une chose ne bouge pas :

l’AFP avait bien rapporté la participation d’une milice alliée à Israël.

Et ça, aucun deepfake ne pourra l’effacer.




 
 
 

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