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Quand le travail ne paie plus

Photo du rédacteur: Ruben Ramchurn
Ruben Ramchurn
il y a 10 minutes
12 min de lecture
Un parent, sac à dos d'enfant à l'épaule, gravit un escalier dont les dernières marches redescendent
Illustration générée par IA

À Yverdon, un parent qui reprend le travail à plein temps gagne 65'000 francs par an. Sa famille n'en voit que 17'000. Sur chaque billet de 100 francs gagné, il en reste 26. Et pour les dernières heures de la semaine, c'est pire : travailler fait perdre de l'argent.


Ce n'est pas une erreur de calcul. C'est la somme de cinq barèmes, impôts, subsides et tarifs de crèche, que personne ne regarde ensemble.



Le cas d'école : 26 centimes par franc


Prenons un couple marié, locataire à Yverdon-les-Bains, avec deux enfants de 1 et 3 ans placés dans une crèche du réseau RéAjy. Le premier parent gagne 78'000 francs bruts par an (6'000 × 13). Le second pourrait gagner 65'000 francs à plein temps (5'000 × 13). Toutes les règles sont celles de 2026 ; le détail figure en fin d'article.


Ce que rapporte le travail du second parent :


  • À plein temps, il ajoute 16'920 francs au revenu disponible du ménage : 1'410 francs par mois, 8 fr. 70 de l'heure pour un salaire brut de 33 fr. 35.

  • Chaque heure supplémentaire rapporte moins que la précédente : 22 francs pour les premières, 2 fr. 16 entre 80 et 90 %.

  • Au-delà de 90 %, l'heure de travail coûte 11 fr. 40 au ménage. Sur l'année, la dernière demi-journée hebdomadaire lui fait perdre 2'221 francs.

  • Quand les deux travaillent à plein temps, une augmentation de 10'000 francs (de 88'000 à 98'000) laisse 324 francs au ménage : 5 fr. 13 bruts de l'heure deviennent 17 centimes.

  • Avec un seul enfant en crèche, l'heure entre 80 et 90 % rapporte 59 centimes, puis coûte 4 fr. 44.


Travailler pour moins d'un franc de l'heure, ou payer pour travailler, ce n'est plus un salaire. Celui qui ne garde rien de ce qu'il produit travaille pour d'autres : c'est la définition même de la servitude. Robert Nozick tenait déjà l'impôt sur le travail pour l'équivalent du travail forcé ; ici, le prélèvement atteint 97 %, puis dépasse 100 %. Personne n'a voté ces taux. Ils frappent pourtant des familles ordinaires de la classe moyenne inférieure.



Où part l'argent


Sur 65'000 francs gagnés, la crèche en absorbe 36'360, soit 56 %. L'impôt et les cotisations, ceux qu'on voit sur la fiche de salaire et le bordereau, n'en prennent que 15 %.


Graphique en cascade : sur 65'000 francs de salaire du second parent, il reste 16'920 francs au ménage après crèche, impôts, cotisations et subsides perdus
Simulation de la rédaction, règles 2026

Le poste décisif n'est pas l'impôt. C'est le tarif de crèche, qui monte avec le revenu du ménage et s'applique à tous les jours de garde, y compris ceux qu'on payait déjà. Sur les 36'360 francs, 13'770 paient les jours supplémentaires au tarif d'avant. Les 22'590 restants viennent du seul fait que le ménage gagne plus : c'est un impôt qui ne dit pas son nom.


Additionnés, ces prélèvements cachés (hausse du tarif et subsides perdus) prennent 37,8 % du salaire. L'impôt et les cotisations en prennent 15 %. L'impôt caché pèse deux fois et demie l'impôt visible.


Deux contre-épreuves le confirment. Supprimez entièrement l'impôt sur le revenu : le second parent perd encore 66,5 centimes par franc. Gardez l'impôt mais figez le tarif de crèche à celui du premier salaire : la perte tombe à 39 centimes.


Courbe du revenu disponible du ménage selon le taux d'activité du second parent : maximum à 90 %, baisse au-delà
Simulation de la rédaction, règles 2026

La courbe donne la conséquence pratique. Jusqu'à 90 %, chaque pas rapporte de moins en moins ; au-delà, il coûte. Les familles suisses le savent d'instinct, d'où le modèle « un plein temps, un temps partiel ». L'économiste Monika Bütler l'avait chiffré il y a près de vingt ans (swissinfo).


Le cas retenu est le plus dur des cas courants : deux enfants en âge de crèche, pendant trois ou quatre ans. Avec des enfants plus grands, le piège se desserre sans disparaître.


Enfants gardés (premier parent à 78'000 fr.)

Part du salaire gardée par le ménage

Gain net par heure entre 90 et 100 %

Taux d'activité le plus rentable

Deux en crèche

26 %

−11,40 fr.

90 %

Un en crèche

34 %

−4,44 fr.

95 %

Un en crèche, un en UAPE

38 %

5,92 fr.

100 %

Deux en UAPE

46 %

7,80 fr.

100 %

Un en UAPE

51 %

15,26 fr.

100 %


Même dans le cas le plus favorable, la moitié du salaire disparaît avant d'atteindre le ménage.



Les cinq étages de la machine vaudoise


Un parent arrive avec un sac de pièces ; une machine à guichets (crèche, impôts, assurance maladie) les lui prend, et il rentre chez lui avec quelques pièces
Illustration générée par IA

Aucun de ces mécanismes n'est absurde pris isolément. C'est leur empilement qui produit le résultat, et personne n'en a la charge : quatre niveaux de décision, quatre définitions du revenu.


Mécanisme

Qui fixe la règle

Revenu pris en compte

Prélèvement implicite à la marge

Falaises

Tarif de crèche RéAjy

Municipalité d'Yverdon

Salaire brut du ménage

32 % du revenu du ménage (2 enfants à plein temps), 21 % pour un enfant

33 paliers ; un franc de trop coûte jusqu'à 1'890 fr. par an

Subsides LAMal

Conseil d'État (OVAM)

Revenu déterminant unifié (RDU)

10 % du RDU, sur une bande très large

−600 fr. à 86'300 de RDU, −1'200 fr. à 96'600

Déductions dégressives de l'impôt cantonal

Grand Conseil

Revenu net fiscal

Multiplient le taux d'impôt par 1,5 à 1,8

Aucune, mais le taux grimpe en silence

RI et PC Familles

Grand Conseil, Conseil d'État

Revenu net d'activité

RI : 100 % au-delà d'une petite franchise ; PC Familles : 85 %, plus l'impôt

Sortie du RI, fin du remboursement des frais de garde

Impôt fédéral et cotisations

Confédération

Revenu du couple

Cotisations 7,5 % ; impôt fédéral faible pour ces revenus

Imposition commune des couples jusqu'en 2032


Les crèches. La loi cantonale oblige chaque réseau à facturer selon le revenu des parents, sans dépasser le coût moyen de la prestation (LAJE, art. 29). Le RéAjy retient le salaire brut cumulé des deux parents, 13e et bonus compris, allocations exclues (formulaire de déclaration). Son barème préscolaire va de 66 à 541 francs par mois pour un jour de garde hebdomadaire. Tout se joue entre 35'000 et 170'000 francs : en dessous, le tarif plancher ; au-dessus, le tarif maximal.


Sur cette bande, chaque franc gagné coûte en moyenne 32 centimes de crèche pour deux enfants à plein temps, rabais de fratrie de 25 % compris. C'est 21 centimes pour un enfant, et 8 centimes pour un écolier en UAPE (barèmes parascolaires). Les 33 marches ne sont pas le cœur du mal : avec la même pente sans marches, le prélèvement du second parent passe de 74,0 % à 74,6 %. C'est la pente qui tue.


Chaque réseau définit en outre son propre revenu de référence, ce que la Cour des comptes relevait en 2024 : le brut à Lausanne, 75 % du brut au réseau APERO. Ce détail technique pèse lourd : avec le barème RéAjy appliqué à 75 % du brut, notre second parent garderait 41 % de son salaire au lieu de 26 %.


Les subsides. Vaud plafonne depuis 2019 la charge des primes à 10 % du revenu déterminant (notice OVAM 2026). Chaque franc de RDU coûte donc 10 centimes de subside, et notre famille en touche encore jusque vers 145'000 francs de RDU. Ce n'est plus une aide aux pauvres : 306'000 personnes, 36 % des assurés vaudois, et 902 millions de francs en 2024. Les primes de référence baissent par paliers de RDU, d'où des falaises de 600 et 1'200 francs. Ironie : la même notice permet de refuser le subside à qui travaille à temps partiel « par convenance ».


L'impôt et ses déductions « sociales ». La déduction pour contribuable modeste atteint 29'700 francs pour un couple avec deux enfants. Elle fond de 100 francs par tranche de 200 francs de revenu : chaque franc gagné ajoute 1,5 franc au revenu imposable. La déduction pour le logement (loyer excédant 20 % du revenu net) ajoute 0,2. Résultat : pour une famille à un seul revenu vers 95'000 francs, l'impôt cantonal et communal prend 24 centimes de chaque franc brut supplémentaire. Une mesure conçue pour soulager les modestes alourdit de moitié l'impôt marginal de la classe moyenne inférieure.


Le RI et les PC Familles. Au revenu d'insertion, le salaire est déduit de l'aide au-delà d'une franchise, plafonnée à 200 francs par mois à sa création. Les PC Familles, créées en 2011 pour faire payer le travail, retiennent 85 centimes par franc au-delà de leur franchise, et sont imposables. Le département le reconnaissait lui-même en 2011 : une famille au RI disposait de 28'500 francs ; la même, avec 47'200 francs de salaire et les PC Familles, de 33'300. Un plein temps pour 4'800 francs, soit 90 % de prélèvement.


Le fédéral. L'imposition individuelle, acceptée à 54,3 % le 8 mars 2026, n'entrera en vigueur qu'en 2032. Elle ne touche que l'étage fiscal ; le tarif de crèche et le RDU restent calculés sur le ménage.



La facture revient par le loyer


Le temps partiel imposé par ces barèmes ne coûte pas qu'aux familles. Quand des parents qualifiés s'arrêtent à 60 ou 80 %, les heures manquantes doivent être trouvées ailleurs.


  • En Suisse, 58 % des femmes actives travaillent à temps partiel ; parmi elles, 32 % citent la garde des enfants comme raison principale (OFS, 2024).

  • Dans les couples avec enfants, le modèle le plus courant reste un père à plein temps et une mère à temps partiel : la moitié des couples.

  • L'Administration fédérale des contributions estime que la seule imposition individuelle, qui ne corrige que l'étage fiscal, ajouterait 10'000 à 44'000 emplois à plein temps.


Ces heures ont un substitut : la main-d'œuvre venue d'ailleurs. La Suisse a enregistré un solde migratoire d'environ 75'000 personnes en 2025. Dans le canton, près de 90 % de la croissance démographique attendue d'ici 2055 viendra de la migration. Il faut loger ces travailleurs et leurs familles dans un canton où le taux de logements vacants est de 0,87 %, en pénurie depuis 1999.


La pression se voit dans les prix. Une étude de la Banque nationale a mesuré qu'un afflux migratoire égal à 1 % de la population fait monter le prix des maisons d'environ 2,7 %.


La boucle se referme : le barème pousse au temps partiel, le temps partiel appelle de la main-d'œuvre, la main-d'œuvre fait monter les loyers, et les loyers rendent le second salaire encore plus nécessaire. Le temps partiel n'est pas la seule cause de l'immigration, et les loyers grimpent aussi parce qu'on construit trop peu. Mais c'est une cause que les autorités ont entre les mains.


Le 14 juin 2026, le peuple a refusé à près de 55 % de plafonner la population à 10 millions. Avant de discuter de fermer la porte, on pourrait laisser travailler ceux qui sont déjà là.



Pourquoi : une machine sans pilote


Ces taux ne figurent dans aucune loi. Ils naissent de quatre défauts de construction, et d'un vide : personne n'est propriétaire du taux marginal.


  1. Des silos. Chaque autorité règle sa prestation avec une pente qui lui paraît raisonnable : 10 % ici, 32 % là, 50 % sur une déduction. Personne n'additionne. C'est un problème de théorie des jeux, mais au niveau des institutions : quand le second parent réduit son temps de travail, le canton et la commune perdent de l'impôt, l'AVS des cotisations, et aucun silo ne paie le coût de sa propre pente.

  2. La saillance. Une aide se vote, s'annonce et se photographie. Une pente est invisible : personne ne reçoit de facture intitulée « taux marginal effectif : 74 % ». Gauche et droite multiplient donc les aides ciblées, rabais, déductions pour modestes, subsides, et chacune ajoute sa pente.

  3. Le mauvais critère. La politique sociale suisse a défini le problème comme un « effet de seuil » : le revenu disponible ne doit pas baisser quand le salaire monte. En 2011, le département vaudois affirmait qu'il n'y avait « maintenant aucune situation » de ce type. Avec ce critère, un prélèvement de 95 % passe le test. La boussole est l'équité entre ménages, pas l'incitation, et aucun plafond n'existe.

  4. Le prix réel de la garde. Selon l'OCDE, un couple suisse à deux revenus avec deux enfants consacre 28 % de son revenu à la garde, record européen. Quand la facture réelle est aussi lourde, la subventionner selon le revenu crée mécaniquement une pente raide.


Ceux qui dessinent les barèmes ne paient jamais la somme. Sans peau dans le jeu, aucune correction ne vient d'elle-même.



Que faire


Le remède n'est pas de supprimer l'aide, mais de reprendre le contrôle de la pente. Cinq mesures, dont une relève directement d'Yverdon.


  1. Plafonner le prélèvement cumulé. Inscrire dans la loi sur l'harmonisation des prestations (LHPS) un plafond explicite, par exemple 60 centimes par franc, impôts compris, pour toute combinaison de prestations cantonales et de tarifs communaux. Toute nouvelle mesure devrait chiffrer son effet sur ce plafond avant d'être votée.

  2. Aplatir la pente des tarifs de crèche. Les tarifs d'accueil de jour échappent au RDU ; il faut les y soumettre. À Yverdon, la Municipalité peut agir sans attendre le canton : la loi impose un tarif selon le revenu, pas sa pente. Étaler la sortie de subvention bien au-delà de 170'000 francs, ou abaisser le tarif maximal, réduit directement le prélèvement ; supprimer les marches ne change presque rien. Un prix unique exigerait de modifier l'article 29 de la LAJE. Le prix d'une pente plus douce est réel : soit la commune paie davantage, soit les bas revenus paient un peu plus.

  3. Remplacer les déductions dégressives par un seuil d'imposition plus haut. La déduction pour contribuable modeste soulage le bas de l'échelle mais alourdit l'impôt marginal juste au-dessus. Un seuil plus élevé donne le même soulagement sans pente cachée. Il coûte plus cher, puisqu'il profite à tous : c'est le prix d'un barème honnête.

  4. Retirer les paliers des primes de référence. La prime de référence sert à pousser vers une caisse moins chère ; elle n'a aucune raison de dépendre du revenu. Lisser ces paliers supprime des falaises de 600 et 1'200 francs pour un coût marginal.

  5. Publier les taux marginaux. Chaque année, le canton devrait publier les courbes de revenu disponible de ménages types, crèches comprises, comme la CSIAS le recommandait déjà en 2012. Ce qui n'est pas mesuré n'est pas gouverné.


La nouvelle allocation de garde fédérale, adoptée le 19 décembre 2025, montre la bonne direction : un montant par demi-journée de garde, sans condition de revenu, donc sans pente. Elle reste modeste face à la facture.


À l'inverse, la baisse de 12 % de l'impôt cantonal, acceptée le 27 septembre 2026, coûtera 272 millions par an. Pour notre famille, elle augmente le gain du second parent de 238 francs par an par rapport aux règles de 2026, soit 0,4 point de prélèvement en moins. Ce n'est pas un argument contre la baisse d'impôt ; c'est la preuve que le débat fiscal regarde le mauvais taux.


Le travail doit payer. À Yverdon, pour le second parent d'une famille ordinaire, il paie 26 centimes par franc, et moins que rien au-delà de 90 %.



Méthode et sources


Les chiffres viennent d'une simulation construite pour cet article à partir des règles officielles de 2026. Les ordres de grandeur sont robustes : pour un salaire plein temps du second parent entre 50'000 et 100'000 francs, le prélèvement reste entre 72 et 76 %.


Hypothèses


  • Couple marié, deux enfants de 1 et 3 ans, locataire à Yverdon (loyer net 1'700 fr. par mois), sans fortune, région de primes 2.

  • Salaires annuels bruts, 13e compris : 78'000 fr. pour le premier parent, 65'000 fr. à 100 % pour le second, proportionnels au taux d'activité ; un plein temps compte 1'950 heures par an.

  • Garde : chaque enfant en crèche 5 jours × le taux du second parent ; barème préscolaire RéAjy publié en 2022, rabais de fratrie de 25 % ; revenu de référence égal aux salaires bruts cumulés des parents, 13e compris, allocations exclues ; facturation en 12 mensualités de 4 semaines. Écoliers en UAPE : déjeuner et midi cinq jours, quatre après-midi, mercredi après-midi, 38 semaines par an.

  • Cotisations salariales : AVS/AI/APG 5,3 %, chômage 1,1 %, accidents non professionnels 1 %, PC Familles 0,06 %. La LPP (5 % du salaire coordonné) est traitée comme une épargne, pas comme un prélèvement.

  • Allocations familiales de 322 fr. par enfant et par mois, imposables.

  • Primes LAMal égales aux primes de référence OVAM (527 fr. par adulte, 152 fr. par enfant) ; subsides ordinaire et spécifique selon la notice 2026, calculés sur le revenu de l'année.

  • Impôt cantonal et communal : barème et déductions du dernier tableau publié (2025), coefficient cantonal de 155 % réduit de 5 % en 2026, coefficient communal de 75 %, quotient familial de 2,8.

  • Impôt fédéral direct : barème des couples mariés, déductions pour enfants, frais de garde et second revenu.

  • Ni RI ni PC Familles : le ménage est au-dessus des seuils.


Limites. Le barème publié date de 2022 ; le formulaire de 2024 fixe toujours le tarif maximum à 170'000 francs, ce qui indique qu'il reste appliqué. Les crèches vendent des modules, pas des pourcentages exacts. En pratique, l'OVAM se fonde sur la dernière taxation. Pour des enfants en âge scolaire, le parascolaire est moins cher et le prélèvement plus faible.


Sources


 
 
 

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